Cachez cette toxine que je ne saurais voir… 

Après les fêtes de fin d’année, on voit fleurir dans les journaux et sur internet des titres racoleurs :
« Cure detox », « Détox après les fêtes », « Cure express Détox », « La cure détox qui redonne de l’énergie après les fêtes »…
Les centres de thalasso proposent leurs séjours détox, les sites internet proposent la liste des aliments détox…


 
Bref la détox semble incontournable mais en avez-vous compris le principe ? Il s’agirait d’éliminer de notre corps des toxines récalcitrantes dont il se serait rempli à « l’insu de notre plein gré » …
 
Quand on creuse dans la littérature des magazines, pour certains  il s’agit de réduire ses apports alimentaires et de compléter par des jus pleins de promesses vendus au prix de la truffe, pour d’autres réhabituer son corps aux aliments sains (tiens ! Toute personne normalement dotée de bon sens n’y aurait pas pensé !) et pour les plus interventionnistes il faudrait faire un jeûne complet (où seule l’eau est autorisée) pour se débarrasser des indésirables.
 
Mais de quoi parle-t-on vraiment ? Détox semble être un néologisme, dont l’origine est détoxication, détoxification, désintoxication ou même détoxination ? On en perdrait presque notre latin !
Reprenons donc par étapes :
 - Une toxine est « une substance toxique produite par des êtres vivants auxquels elle confère son pouvoir pathogène » (Petit Larousse 2009).
Bien… Donc ça signifie qu’on n’avale pas des toxines telles quelles, et si jamais c’est le cas, on va vite le savoir et tomber malade, voire pire.
S’offrent donc 2 possibilités.
  • soit on les produit. C’est en effet notre corps, lors de son activité métabolique, qui produit des déchets. Etant donné que leurs effets peuvent être pathogènes notre corps va s’empresser de se débarrasser de ces déchets toxiques.
  • soit on ingère un aliment contenant des bactéries qui, une fois dans le milieu favorable qu’est notre corps, vont libérer des toxines. Là encore notre corps va s’activer à leur neutralisation.
 
- Alors détoxification ou détoxication ?
Les définitions du Petit Larousse 2009 sont les suivantes :
  • détoxification : « opération physico-chimique ou métabolique par laquelle un produit perd sa toxicité »
  • détoxication : « processus par lequel l'organisme inactive les substances toxiques d'origine interne ou externe, ou élimination du caractère toxique d'un déchet avant traitement ou mise en décharge »
 
En résumé, on mange → on digère → une partie des produits de la digestion est utilisée par nos cellules et le reste doit être évacué (c’est joliment dit). Ce « reste », c’est ce qu’on appelle les « déchets métaboliques. Le terme « toxine » est donc utilisé à tort.
Ce serait ainsi, d’après les « spécialistes en détox», que ces « toxines » s’accumuleraient dans notre organisme qui finirait par être tout rempli par ces vilaines. Et là… c’est le drame…  
Mais heureusement la cure détox est là !
Voilà qui nous fait rêver…
 
Physiologiquement parlant, ce n’est pas tout à fait comme cela que ça se passe. Le foie principalement, mais suppléé par les reins, la peau et les poumons se charge de neutraliser ces « toxines »  et d’éliminer les déchets. En aucune façon elles ne stagnent à un quelconque endroit de notre corps… Pas plus dans les intestins que certains veulent absolument nous « nettoyer », que dans notre peau ou ailleurs…
Si toutefois votre foie ou vos reins venaient à dysfonctionner et à ne plus assurer ce rôle de détoxication, vous le sauriez rapidement et pas seulement parce que vous êtes un peu ballonné et fatigué après les fêtes de Noël !
En effet, les dérèglements hépatiques et rénaux (jusqu’à la pathologie grave) provoquent des symptômes qui ne passent en général pas inaperçus.
 
Donc, cela signifierait que réaliser une cure détox ou un jeûne purificateur n’est pas indispensable.
Pas indispensable d’accord, mais est-ce dangereux ?
 
La soi-disant cure détox, si elle est une simple « mise au vert » alimentaire après des excès et respectant une alimentation saine, et équilibrée ainsi que les sensations alimentaires (on a forcément moins faim quand on fait 2 jours de victuailles !), a alors du sens. Mais pourquoi l’appeler « cure » et « détox » ? Sauf si ce n’est qu’un argument marketing qui permet à certains de faire beaucoup d’argent sur le dos de consommateurs aveuglément séduits.  En un mot : gardons notre bon sens et arrêtons d’avaler n’importe quoi (c’est le cas de le dire) !
 
Quant au jeûne, dans un premier temps, et au simple nom du bon sens, nous avions envie de dire que oui… il peut y avoir danger.  Comme toutes les autres pratiques prônant l’excès. Quel qu’il soit.
Mais peu habituées à nous satisfaire seulement de notre bon sens sans étayer nos dires, nous nous sommes mises en quête d’arguments valables…
 
Nous avons trouvé différents rapports sur ces pratiques, dont deux ont retenu notre attention car leur origine nous a paru suffisamment sérieuse…
 
En 2013, un rapport a été remis au Sénat au nom de « la commission d’enquête sur l’influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé » (1).
En effet, même si on semble s’éloigner du sujet, vous allez vite voir que pas du tout…
Les mouvements à caractère sectaire sont souvent à l’origine de pratiques particulièrement drastiques dans le domaine de l’alimentation, et associées à d’autres pratiques pas meilleures pour la santé …
Par exemple, dans ce rapport, on peut lire que Ron Hubbard, dès 1979 appelle à une procédure de purification. Pour faire rapide, cette purification consiste à pratiquer une activité physique intense durant 30 minutes, puis s’enfermer dans un sauna durant 4h à 4h30 (à plus de 60°C) tout en avalant des doses de minéraux et de vitamines à  peu près équivalentes à celles recommandées pour tout un peuple sur une année… le tout associé à des apports alimentaires assez réduits…
Inutile de préciser, qu’au bout de quelques jours de cette pratique, le cobaye a à peu près l’énergie d’un paresseux au réveil de la sieste.
Le rapport évoque aussi des exercices de respiration qui, s’ils sont très intéressants dans la gestion du stress et la relaxation, ou même dans certaines quêtes spirituelles, n’ont jamais nourri qui que ce soit. Le rapport précise que cette pratique aurait déjà causé quelques décès.
On se demande bien pourquoi…
 
Dans un autre rapport publié par l’INSERM en janvier 2014 : « Evaluation de l’efficacité de la pratique du jeûne comme pratique à visée préventive ou thérapeutique » (2), on trouve également des conclusions intéressantes. Ce rapport est en fait une revue de la littérature (il reprend les résultats d’études scientifiques sur le sujet).
On lit notamment que « jeûner induit des modifications métaboliques qui pourraient être utilisées à bon escient dans diverses situations pathologiques ».
On est donc bien d’accord qu’a priori, s’il n’y a pas de situations pathologiques (donc si l’on est en bonne santé), on subit tout de même des modifications métaboliques alors qu’on n’en avait pas besoin… Vous suivez toujours ?
Ce rapport reprend par ailleurs les conclusions du rapport de l’ANSES (3) sur les « risques sanitaires liés aux pratiques alimentaires d’amaigrissement » (4) (oui parce qu’il ne faut pas trop se leurrer, quand on fait une cure détox ou un jeûne sur les conseils de magazines ou de sites internet, c’est souvent pour éliminer quelques kilos qu’on trouve superflus…)
Ces conclusions sont les suivantes : « Les régimes très hypocaloriques (dont le jeûne) peuvent induire de façon aigüe des accidents avec mort subite […], associés à une activité physique peuvent entraîner des risques de malaise […], altèrent le statut en fer 
[…], pourraient provoquer des inflammations […] aux niveaux hépatique et portal […]. 
La perte de poids conduit à une augmentation de la libération des polluants organiques 
persistants […] associés à des perturbations des systèmes endocrinien, reproducteur et immunitaire […], ainsi qu’à des cancers 
[…]. »
Si après avoir lu ça, vous avez toujours envie de faire un jeûne ou une cure détox…
 
En conclusion, l’INSERM précise :
« Enfin, soulignons que si la pratique du jeûne encadré médicalement semble globalement peu dangereuse, des risques réels existent dans des contextes différents et la plus grande prudence est alors de mise.
Au total, le jeûne est une pratique complexe à évaluer, en particulier car il fait référence à d’autres dimensions que la seule dimension thérapeutique, et est souvent associé à une philosophie de vie. »
Ces pratiques doivent être « encadrées médicalement », ce qui n’est pas le cas pour l’ensemble des cures détox et jeûnes proposés dans les magazines et sur internet.
 
Bref… si vous êtes fatigués, ballonnés après les périodes de fête, ce n’est pas que votre corps est rempli de toxines. C’est juste que durant deux semaines, vous avez moins dormi que d’habitude. Et qu’entre le foie gras de tante Yvonne, la bûche de mamie Suzette, le champagne, et le boudin blanc au réveillon du 24, puis le jour de Noël, puis le lendemain parce que « quand même on va pas jeter les restes » puis la même chose la semaine suivante pour le nouvel an, vous avez ingurgité les calories que vous prenez normalement sur 2 mois complets...
Alors… plutôt que de vous jeter sur la 1ère cure détox venue ou d’improviser un jeûne, reprenez une alimentation équilibrée, reposez-vous, et en quelques jours, votre corps aura retrouvé la vigueur de ses 20 ans (oui d’accord on exagère un peu là mais c’est pour être sûres d’être claires !).
 
Et surtout gardez votre bon sens !

Karine Creyx, Eve Roudière, Violaine Guinebertière
Diététiciennes Nutritionnistes

  1. Rapport n°480 fait au nom de la commission d’enquête sur l’influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé.  Président : M. Alain Milon, rapporteur : M. Jacques Mézard
  2. Evaluation de l’efficacité de la pratique du jeûne comme pratique à visée préventive ou thérapeutique. Juliette Guegen, Isabelle Dufaire, Caroline Barry, Bruno Falissard. INSERM. 10 janvier 2014
  3. ANSES : agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail
  4. Risques sanitaires liés aux pratiques alimentaires d’amaigrissement. ANSES. 25 novembre 2010

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Commentaires : 3
  • #1

    Thibault (lundi, 27 juin 2016 15:11)

    Bravo pour ce nouvel article passionnant et bien argumenté et documenté. Félicitations les filkes

  • #2

    Kullmann (lundi, 27 juin 2016 15:12)

    Merci, comme ça c'est clair (concept, vocabulaire, choix à faire !) et vive les bonnes résolutions de rentrée ;-)

  • #3

    Sophie (lundi, 27 juin 2016 15:12)

    super article c'est très enrichissant ! toutes ces choses dont vous parlez, je pense que je je n'y avait jamais fait attention
    merc